Lundi

Le réveil hurle, me déchirant les tympans, moi qui étais transporté dans les Caraïbes pour la durée d’une nuit. Cinq heure trente. Grognant, je tends le bras pour le faire s’arrêter. C’est lundi, un autre. Un nouveau lundi à prétendre s’intéresser à des choses qui n’en avaient pas, d’intérêt. Bien qu’elles n’aient pas d’importance, il faut quand même que j’aille au boulot, c’est obligé, ou sinon je me fais virer. J’enfile mon pantalon trop court qui me compresse les cuisses et ma chemise rayée toute froissée, jetée la veille au pied de mon lit sans considération.

Ma chambre pue la clope et le rhum, souvenir du samedi soir. Je crois qu’elle s’appelait Hélène, celle-ci. Elles ne restent jamais bien longtemps de toute façon, mais je dois dire que je m’étais habitué à elle. On a passé deux jours ensemble, je l’avais rencontrée au bar. On s’était tout de suite plu, bien sûr ça ne dépassait pas la dimension charnelle de l’amour, mais tout de même, je l’aimais bien. Surtout ses reins, jamais vu d’aussi bien sculptés. Elle avait dû rentrer chez elle hier au matin. On s’était quittés sans même se donner nos numéros, persuadés qu’on ne se reverrait jamais.

Je prends une grande inspiration pour me donner du courage. Il me fallait ce travail, j’étais déjà tellement endetté que manger devenait difficile. Et puis je ne vivais pas chez moi : je m’étais fait expulser par les huissiers, « mauvais payeur » qu’ils m’ont appelés ces requins-là. Je créchais chez mon ami George en attendant que je me refasse du liquide. On s’était mis d’accord sur une semaine seulement mais il avait dû partir à St Louis pour régler une « affaire pressante ». Alors je m’étais mis à mon aise en attendant son retour et ça faisait déjà un mois et demi que j’habitais dans son appartement miteux.

Je me fais un café, ça me fera mon petit-déjeuner. La tasse brûlante entre les mains pour me les réchauffer, je viens tirer les rideaux qui cachent l’unique fenêtre de l’appartement. Ils sont si sales qu’on n’en eût pas voulu pour chiffon afin de nettoyer le cul des casseroles. Dehors il fait noir, on entend les bruits du périphérique, qui passe presque sous ma fenêtre. Au début ça me gênait pour dormir mais comme tout, on s’y fait.

Je file dans la salle de bain, tape prestement sur l’interrupteur et immédiatement la salle carrelée de blanc est inondée par une lumière d’hôpital. Je voulais prendre une douche mais en voyant le rideau tout dégoûtant, je me ravise. Je sais, le patron m’a dit que je devrais me raser, mais je n’en ai pas l’envie ni le temps. Face au miroir ovale au-dessus du robinet, j’inspecte toutes les tâches et traces ignobles qui le parsèment, en essayant de deviner leur origine. Absorbé par mon affaire, j’oublie que le temps me presse. En dérivant le regard sur ma montre au verre cassé, je me rends compte qu’il ne me reste qu’un quart d’heure pour traverser toute la ville : mission impossible. Soudainement conscient que je pourrai bien me faire licencier, je m’envoie une grosse gerbe d’eau à la tête pour mieux me réveiller, passe la cravate autour de mon col sans prendre le temps d’en faire le nœud et file en trombe dans la cage d’escalier, claquant la porte derrière moi.

Le hall de l’immeuble est un endroit crasseux comme pas possible et l’un des deux néons qui l’éclairent ne fonctionne plus. En fusant, je remarque du coin de l’œil la boîte aux lettres de mon appartement, débordante de factures à payer. Georges m’a demandé de m’en occuper mais je n’ai toujours pas trouvé la volonté de le faire. Je pousse la lourde porte vitrée devenue opaque tant elle est encombrée de poussière et tout de suite un froid glacial m’est projeté à la face par le vent cinglant du matin. Je sens la cravate mourante de s’envoler autour de ma nuque, les cheveux fougueux, balayés par un Éole des mauvais jours. Je tourne la tête de trois quarts pour être moins exposé à celui-ci.

Ma veille Ford bleu foncé à soixante-cinq dollars m’attend sur le parking désert mal éclairé par deux réverbères. Je m’assois sur le siège conducteur au cuir glacé d’avoir passé la nuit dehors. Quand je m’y installe, la voiture exprime son mécontentement d’être réveillée si tôt en grinçant des suspensions, que j’aurais d’ailleurs dû changer depuis trois ans selon le gars du contrôle technique. J’allume le moteur qui tousse un certain temps, un rhum sûrement, avant de tourner maladroitement, probablement parce que j’y ai versé ce qu’il me restait de vodka et de bourbon la veille, en m’étant aperçu que la jauge à essence était presque à plat. Enfin, ça tiendra bien une journée encore ! Le phare droit a rendu l’âme il y a bien longtemps et c’est assez gênant pour la conduite mais j’ai fini par m’y habituer, comme on s’habitue à tout au final.

Je ne croise presque personne sur la route. Les grandes avenues bondées le jour sont complètement désertes. La ville est enveloppée d’une atmosphère morne : celle du lundi matin. Pas un commerce d’ouvert. C’est triste, une ville sans commerces. Je décide d’allumer la radio pour me changer les idées. Ils ne passent que du rock ou du blues. Ce n’est vraiment pas terrible mais je n’ai pas d’autre option.

J’arrive finalement devant le petit local où je travaille depuis une semaine et demie, un record ! Mais ce n’est pas près de durer, j’ai vingt-cinq minutes de retard. Tout en montant les escaliers quatre à quatre, je m’essaie à faire le nœud de ma cravate. J’ai dû oublier de faire un tour car il ne ressemble à rien mais bon, qu’est-ce que ça peut bien changer puisque je ne vois pas la clientèle. Arrivé au deuxième, je pousse la porte et me retrouve dans une petite salle où ne figure que trois bureaux, chacun doté d’un ordinateur démodé depuis vingt ans au moins. Un néon central diffuse une lumière blafarde, qui attaque les yeux à la longue, et qui grésille incessamment.

Je m’empresse de m’asseoir à mon bureau. Il y a une énorme pile de factures dont je dois m’occuper et que je ne fais que repousser au lendemain, jour après jour. Ça ne fait pas trois minutes que je suis à mon poste que la porte s’ouvre et que le patron apparaît.

« Ah vous êtes là, fait-il. Vous avez une demie-heure de retard. C’est déjà la troisième fois en moins de deux semaines. Je retirerai ça de votre solde. »

Les premières phrases me passaient par une oreille et sortaient par l’autre mais la dernière me révolte.

« Non monsieur, vous n’avez pas le droit, je réponds en me levant. J’étais à l’heure aujourd’hui. »

Il me regarde avec lassitude dans son costume trop grand pour lui, au travers de ses petites lunettes rectangulaires.

« Ah oui ? Eh bien vous m’expliquerez comment il se fait que lorsque je suis passé il y a un quart d’heure, votre siège était vide ?

–       J’étais au WC », je reprends en disant la première chose qui me vient à l’esprit.

Le regard du patron dérive de moi vers Mary, ma collègue noire, si enveloppée que je me demande toujours comment elle passe la porte. Il semble attendre qu’elle vérifie mes propos. Mais elle ne dit rien, ignorant son supérieur dont elle sait les yeux posés sur elle. Elle continue à tapoter sur son clavier avec monotonie, de sa grosse respiration lourde de femme en surpoids. Je crois que je lui fais peur à cette bonne femme. Sûrement depuis le jour où elle m’a vu fracasser rageusement ma ligne téléphonique par terre et que je lui ai décrit avec précision toutes les choses que je lui ferais si elle venait à moucharder. Avant de partir, l’homme m’adresse un dernier coup d’œil avec une pointe de frustration, il n’est pas dupe. Je crois qu’il ne m’aime pas beaucoup, mais je suis le seul crevard qui veut bien faire ce travail pour la misère qu’il me paye, et il le sait.

Je passe quatre heures assis face à l’écran, à rentrer des données dans des tableurs sans fin ; les stocks qu’il reste, les recettes générées sur le mois dernier, les dettes, et tout ce qui va avec. Je m’étonne que John ne soit pas là aujourd’hui. John, c’est un type filiforme d’une trentaine d’années qui paraît sérieux de prime-abord mais on rit bien quand il est au bureau. C’est probable qu’il se soit fait renvoyer ce gaillard-là. Il faut dire qu’il s’arrangeait toujours pour en faire le moins possible ; récupérer sa paye et foutre le camp.

Le bruit de la ventilation au-dessus de ma tête commence sérieusement à me taper sur les nerfs. Et puis soudain, une épouvantable odeur de soupe à l’oignon emplit le bureau. Je me retourne immédiatement sur ma chaise. Mary a arrêté de calvioter derrière. À la place, elle a dégainé sa dégoûtante soupe brune dans laquelle flotte des morceaux de tout-sauf-de-l’oignon. Elle l’engloutit sans me quitter des yeux et fait des bruits pas possibles en absorbant sa flotte.

« Quoi ? elle finit par me dire. »

Je soupire avec dédain. Il est temps pour moi d’aller déjeuner, j’imagine. Enfin, les circonstances le veulent. Je me lève et attrape ma veste de costume dans un mouvement pressé.

« Ouvre la fenêtre avant que je ne revienne ; je pourrai pas travailler avec cette fichue odeur, je lance avant de filer. »

Je crois qu’elle me répond quelque chose mais je ne l’entends pas. Je dévale les escaliers aussi vite que je les ai montés. Au rez-de-chaussée, je croise Louis, le régisseur québécois qui s’occupe des stocks.

« Tu viens manger un bout avec ? je lui demande.

–       ‘Peux pas, il me répond sans retirer la pipe de ses lèvres. La dernière fois je suis revenu saoul et le boss m’a pris ma paye. »

Je pousse la porte et passe dans la rue. Il faut dire qu’il n’y a pas grand monde de plus que lorsque je suis arrivé. Et le froid n’a pas faibli. Je m’empresse de rejoindre le bar. L’Eden, il s’appelle. Je suis un habitué. Pas parce que j’aime particulièrement le personnel mais à cause qu’ils ont les meilleurs prix de toute la ville. À quarante-cinq cents le sandwich, c’est donné ! Surtout que je pourrai pas m’offrir plus, avec mon salaire de sept dollars la semaine. Ma pitance engloutie, je commande une chope à quinze cents. Elle n’est vraiment pas fameuse, coupée à l’eau, c’est sûr, mais ça aide à bien faire passer le pain sec du sandwich. L’établissement est quasiment vide, seulement deux autres clients en plus de moi. Pas vraiment moyen de lancer une discussion contre le patronat j’imagine.

Je sors dans la rue. Les jours de mars sont véritablement dépressifs. Pas un rayon de soleil ne passe le mur de nuages grisonnants et bougons. Lasse, je déambule dans la ville, sans but. Je mets la main à ma poche arrière et en tire un paquet de cigarettes. J’expire avec frustration : il ne m’en reste plus qu’une. Bah, je m’en rachèterais bien plus tard, quand j’aurais ma paye. Je cale le filtre entre mes dents et jette le paquet vide à terre, sur le trottoir, avec indifférence. Je tâte toutes mes poches. C’est bien ma veine, plus de briquet ou d’allumettes ! Une vraie pénurie ! Je continue ma déambulation dans les rues mais cette fois avec un objectif : trouver quelqu’un pour m’allumer ma clope. Ça fait bien dix minutes que j’erre sans trouver personne à part une grand-mère promenant son chien, et je commence à perdre patience. Si je rentre au bureau dans cette état, je serai si désagréable que je me ferai virer sur le champ pour-sûr.

Finalement, je croise un jeune de vingt ans environ, avachi sur un banc dans un square qui fume la pipe. Je l’approche et lui se redresse en me voyant l’accoster.

« Salut. T’aurais pas du feu pour ma clope ? je lui demande. »

Sans me répondre, il fourre sa main dans sa poche et m’envoie une boîte d’allumette dans les mains. Il continue de fumer.

« Merci, je lui dis en m’allumant ma cigarette. »

Il ne répond toujours pas. Je lui tends la boîte mais il ne la prend pas. J’attends.

« Gardez-la, il finit par dire avant de reprendre une bouffée. »

Je la mets dans ma poche et pars, sans le remercier du cadeau, tirant sur ma cigarette. Je la fume sur le chemin retour au bureau. J’arrive pile quand j’allais m’attaquer au filtre, c’est parfait. Je jette le mégot et l’écrase du bout du pied avant d’entrer. La cage d’escalier empeste la soupe à l’oignon ; Mary n’a pas ouvert la fenêtre. J’ouvre la porte avec fracas, énervé qu’elle ose défier mon autorité.

« Fichtre ! je dis. Je t’avais dit d’ouvrir, bordel ! »

Elle me répond sans quitter des yeux son écran d’ordinateur :

« Il fait trop froid pour ouvrir. »

Je sais qu’au fond elle a raison, mais je refuse de me plier devant elle. Je hausse la voix.

« La prochaine fois que je te dis d’ouvrir, tu ouvres. Je me fous qu’il fasse quarante-cinq ou moins dix-sept, tu ouvres, tu m’entends ! »

Elle sursaute, ne s’attendant sûrement pas à un tel saut d’humeur, et prend un air effrayé, comme un lapin en cage pour la première fois.

« Oui, oui, elle balbutie. »

Satisfait de l’avoir secoué d’une telle manière, je reprends ma place. En allumant ma machine, je me rends compte que j’ai reçu un mail électronique de la police. Je me suis fait flasher il y a trois mois apparemment, sur le périphérique, pour excès de vitesse, et je n’ai toujours pas régler l’amende. Les officiers de police vous collent alors une autre amende quand vous ne pouvez même pas payer la première. Ils menacent de saisir ma voiture si je ne paie pas dans la semaine. Ils peuvent prendre la carcasse, je me dis. Ce tas de ferraille est en si mauvais état qu’ils n’en tireront rien de toute façon, elle leur occupera simplement une place à la fourrière. Je place ce rappel dans la corbeille, là où j’envoie toujours les mails fâcheux. Et puis je retourne à ma tâche, d’interminables tableurs ennuyants à la mort. Dehors, la luminosité baisse avec rapidité, n’ayant plus de lumière du jour pour apaiser mes rétines, celles-ci me brûlent à cause de l’éclairage des néons et de l’ordinateur. J’expire avec lassitude en regardant l’horloge accroché au mur en face de moi, les minutes semblent durer une éternité. Je suis sûr que c’est ce sale patron qui a fait ralentir le mécanisme des rouages pour plus nous exploiter ! J’ai encore les factures de la semaine à classer par montant, en plus de celle du mois dernier, que personne n’a fait puisqu’ils n’avaient encore trouvé personne pour faire mon travail. Je commence mais m’arrête avant la moitié, trop lasse et ennuyé pour continuer. Je replace le classeur sur l’étagère et m’avachis sur ma chaise, la tête lancer en arrière du dossier, dodelinant lentement, le regard parcourant le plafond blanc cassé.

J’aperçois Mary qui m’observe du coin de l’œil. Je la dégoûte, ça se voit. Et ça ne fait qu’affermir ma haine envers elle. Elle se pense supérieur à moi ! Un jour je lui apprendrai la façon dont je me dois d’être respecté à cette femme-là. Mais je n’ai pas la force de le lui dire, le travail m’a comme assommé.

Quand l’horloge sonne cinq heures, je suis déjà prêt, manteau en main, ordinateur éteint et bureau à peu près rangé. Vite, je quitte le bâtiment. C’est comme si je faisais une indigestion. Une minute de plus dans cet immeuble, assis devant mon bureau, et je vomis toutes mes tripes.

Je comptais trouver Louis au rez-de-chaussée pour aller boire un coup ensemble mais il n’est pas là. Tant pis, j’irai bien boire tout seul. Je reprends le chemin de L’Eden. Cette fois, l’établissement est plus rempli. Pas bondé mais occupé pour ainsi dire. La clientèle habituelle est présente. Il y a le sexagénaire veuf, la face livide et mortifiée, qui boit son whisky en une nuit, comme goutte par goutte ; il y aussi le couple de tourtereaux qui sortent ensemble pour la première fois et qui sont tout gênés de se retrouver l’un en face de l’autre. Le jeune a une pinte dans les mains, son amie n’a rien pris et rit nerveusement à toutes les phrases de l’autre. Et puis dans un coin sombre, il y a l’homme d’affaire en costume et chaussures cirées, de quarante ans environs, assis seul à une table, qui a tout perdu sur un pari en bourse et qui noie ses soucis dans son gin, brûlant ses derniers billets.

Je viens m’asseoir au comptoir, aux côtés du sexagénaire, qui m’adresse un coup d’œil harassé d’avoir trop vécu. Je commande un verre de bourbon au barman, qui connaît désormais mon nom et mes préférences en matière d’alcool, tant je viens.

Tout en buvant à courtes gorgées, je philosophe et réfléchis. Ça me prend par fois, comme ça, sur le coup. Je pense à ma misère, à ma jeunesse et plus que tout à ma mère que j’ai tant déçue, elle qui me voyait nobeliste de la paix ou grand médecin à mes six ans. Et alors j’ai pensé à ma vie, ou ce qu’il en restait du moins. J’avais, pendant des années, chassé des rêves qui s’étaient révélés cauchemars, le Rêve Américain qu’ils appellent ça.  J’avais aimé et perdu plus de fois que je ne peux compter ; et me voilà aujourd’hui, devenu un alcoolique à la barbe mal taillée, blasé de la vie alors que je n’en ai pas vécu la moitié. Ma vie était rythmée par les horaires de boulot, les gueules de bois et les coups d’un soir sporadiques, seuls véritables petits bonheurs de ma vie. Bien triste. Je ne sais même pas si ma mère sait où je me trouve : tant de fois j’avais changé d’états, courant derrière l’idyllique dollar. Toutes ces réflexions me donnent mal au crâne. Se rendre compte à quel point nous sommes misérables rend mal au crâne. Alors, pour noyer cette douleur, je bois. Je bois verre après verre, et puis lassé du bourbon, je demande du rhum. Le barman me sert incessamment, me regardant seulement droit dans les yeux avant de verser, comme si mon âme elle-même allait lui dire si j’avais sur moi de quoi payer la note qui s’élevait centilitre par centilitre. De temps en temps, un client entre, pose son chapeau feutré sur le zinc à mes côtés, prend un verre et part. Déjà, je vais mieux. Je ne suis pas encore tout à fait ivre.

Je me retourne sur mon tabouret. Le bar s’est vidé peu à peu. Les amoureux sont partis. L’homme d’affaire est toujours là, mais cette fois, il est affalé sur la table, en dormant bruyamment, la face contre l’acajou de la table. Le vieux est là aussi. Il semble observé ses glaçons fondre dans le fond de whisky qu’il lui reste. Une nouvelle personne est là, enfoncée dans une chaise, dans mon dos, contre la vitre de devanture. C’est une femme blonde, très maquillée, presque à l’excès, aux grosses lèvres, toute serrée dans sa jupe noir foncé très ajustée, moulante même et décolletée, exhibant toute sa gorge. Sa jupe est si courte qu’elle s’arrête au milieu de son derrière, en-dessous duquel des jarretelles en maille fine lui serrent les cuisses. Pas de doute, c’estune pute. Ou une catin si vous préférez. Elle sent que je l’observe. Elle me sourit et se mord les lèvres. Elle peut tenter. Elle n’obtiendra rien : j’ai à peine de quoi payer mon alcool. Je dois avoir l’air réticent car pour me décider, elle écarte les jambes. Bien sûr, elle a pris soin de retirer ses dessous avant de sortir.

« Tentant, pas vrai ? me chuchote le barman en nettoyant un verre à vin à l’aide d’un chiffon sale. »

Je hoche la tête. Mais ça ne vaut pas le coup. Trois dollars pour un quart d’heure avec cette femme, c’est quand même cher payé, surtout qu’on s’en tire sans aucun doute avec des morpions partout et des autres saloperies du genre. Non, vraiment, sans intérêt.

Je détourne le regard, me retourne et vide mon verre d’un trait. Le barman est toujours absorbé par la blonde, ou du moins par son entrejambe. Je place deux pièces d’un dollar sur le comptoir à côté de mon verre vide.

« Mettez le reste à mon nom, je dis en partant, sachant que je n’avais pas assez sur moi pour toute la note. »

En poussant la porte, je sens la prostituée qui me regarde, frustrée de voir son dîner s’en aller devant elle. Enfin, elle se consolera sans doute avec le barman.

Dehors, le froid est glacial ; je peux voir mon souffle blanc lorsque je passe sous la lumière crayeuse des réverbères. Je retrouve ma voiture qui démarre mal : je dois aller à la pompe impérativement mais à cette heure, tout est fermé. Je la gare sur le parking de mon immeuble en travers de deux places mais qu’importe. Je repasse par le hall, monte les escaliers et pousse la porte de mon appartement. Je retire ma chemise et jette ma cravate dans l’entrée. Je me demande si je vais prendre une douche. Je sais que je devrais mais j’ai trop envie de dormir. Je me laisse choir sur mon lit, à moitié saoul, sans me mettre dans les draps. Je sais pertinemment que demain, je souffrirai de la boisson de la veille mais cela ne fait rien car enfin, demain ne sera qu’un autre lundi.