Plaidoirie pour une Armure sur mesure

Hommes du jury,

Vous la voyez, n’est-ce pas, Thémis ? Déesse de la justice, fille d’Uranus et de Gaïa. On nous la présente avec une épée, une balance et un bandeau. Mais plus je la regarde, plus je me demande : ce bandeau, est-il pour garantir l’impartialité ou pour dissimuler l’obscénité ? Comment est-il possible de masquer une telle injustice ? On nous apprend que la justice est une affaire d’équilibre. Mais, à dix-sept ans, je constate surtout que l’équilibre penche toujours d’un côté. On parle d’équilibre, de proportion, d’harmonie. Comment parler de justice si, dès que l’on se plaint, on est qualifié de « déséquilibré » ? Comme si réclamer nos droits était de la trahison. Comme si dire la vérité était un crime.

Pourtant sur nos bancs d’école. Là où le « bas » brille, et où le joug fait mal. Nous, on collectionne les mentions mais on reste au pied des ascensions.

On finit majores de promo, mais on reste mineures au micro.

C’est le grand paradoxe du mérite, une farce qui s’invite :

On nous donne les félicitations, mais on nous refuse les directions.

On nous sature de bonnes notes, mais on nous ferme toutes les portes.

Premières sur la liste, mais dernières sur la piste. On est les têtes d’affiche du savoir, mais les figurantes du pouvoir. On nous enseigne le Code Civil, mais on nous contraint de subir le Code du Silence.

Vous ne nous mettez pas seulement à l’écart, vous l’avez inscrit dans vos philosophies. Quelle était notre place lors de vos prétendus Lumières ? Que disaient de nous vos Kants et vos Rousseau ? Ils parlaient de « l’Homme » et de son désir d’être « éclairé ». Ils imaginaient un monde où il pourrait se libérer de ses chaînes. Mais si une femme ne faisait que passer dans la pièce, ils éteignaient la bougie. Nous étions des créatures de passion, avaient-ils décidé, indignes de la raison. Nous étions l’essence du traditionnel, pas de l’égal.

Mais aujourd’hui, je ne veux pas être une « ombre projetée » par l’histoire des autres. Ma raison n’a pas besoin de votre approbation pour exister.

Et si, enfin, nous parvenons à enfoncer la porte, on nous juge sur notre ton de voix. C’est la loi de la gravité : pour être crédible, il faut avoir une voix grave. Si vous élevez le ton, c’est que vous allez trop loin. Si votre voix est aiguë, c’est que votre cause est faible. Les femmes sont invitées à « baisser le ton » pour être écoutées. Il nous faut des leaders à voix grave, comme si l’intelligence pouvait se mesurer au grave d’une voix. Messieurs, la justice n’a rien à voir avec le baryton, elle a à voir avec le bon sens et la raison ! Ma voix n’est pas trop aiguë, votre audition est trop basse.

Je ne veux pas vivre dans un monde où, pour réussir, il faut être fréquent et l’un des leurs. Je vais devenir avocate parce que le Droit est une ligne droite tracée par et pour les mêmes quelques hommes. Si la politique n’a pas de miroirs, je vais en devenir un. Si le système n’entend pas les voix aiguës, j’apprendrai à hurler avec mes silences.

Ce n’est pas une faveur que je demande. Ce n’est pas de la charité que je sollicite de vous. C’est quelque chose que j’exige. Un droit. L’uniforme que je porterai devant vos tribunaux ne sera pas un costume emprunté. Ce sera une « armure sur mesure ».

Mon objectif est évident. Et l’issue, messieurs, sera écrite par la soussignée.