À mon grand-père
Nous vivons dans un monde ou la médecine est capable de faire disparaître les rides dans les visages de millions de gens, ou la médecine rend le fantasme d’une chevelure parfaite de millions d’hommes réels, ou la médecine peut changer notre corps, où la médecine est capable de nous faire disparaître derrière un visage, un masque qui cache notre véritable être. Nous vivons dans un monde où uniquement l’extérieur compte et où l’intérieur de l’être humain est négligé. Dans un monde où une intelligence artificielle, est capable de rédiger ce texte. Où nous nous exprimons plus qu’à l’aide d’émojis. Dans un monde où nous pouvons fuir la réalité derrière un casque de réalité virtuelle, ou dans un monde où nous pouvons rêver d’une vie que nous n’avons pas, à travers un téléphone. Mais dans ce monde qui prétend pouvoir exaucer tous nos rêves, il reste pourtant incapable de soigner mon grand-père. Il n’est pas le seul à souffrir de cette maladie. Beaucoup de gens en souffrent, mais personne n’en guérit.
Il y a plus de 5 ans, il pouvait se balader tout seul. Il était indépendant et pouvait gérer sa propre vie. Il était libre de son corps et avait encore le droit de prendre des décisions qui le concernaient lui, et que lui. Mais aujourd’hui il est dépendant. Il est redevenu comme un petit enfant. Il ne peut plus s’habiller, prendre sa douche toute seule et se balader dans les rues, qu’il a tant aimé. Cet homme que j’ai admiré et qui j’admire encore, était un symbole de force et d’intelligence. Mais aujourd’hui il est sous l’emprise d’une maladie qui paraît certes inoffensive, mais qui en vérité tue sa mémoire à petit feu. Cet homme que je vous décris aujourd’hui cet homme accompli, qui dans sa jeunesse semblait comme indestructible est mon grand-père.
Appelons le Pierre. Pierre, lui était médecin. L’ironie dans tout ça, c’est que lui, qui c’était donner pour mission de sauver des gens et de les soulager de leur douleur, et aujourd’hui atteint d’une maladie que nul peu guérir.
Comme passe-temps, Pierre aimait peindre. Ses œuvres d’art étaient en majeure partie des paysages idylliques de la Corse, qui pour lui était comme un refuge. Une source d’inspiration, mais qui maintenant est trop complique d’accès et pénible pour lui. Il aimait aussi peindre des ruelles qui dataient de son enfance ou des jeunes femmes nue qui posait pendant ses cours d’art. Toutes ses œuvres qu’il a peintes et qui mettaient en scène des endroits ou des personnes réalistes, ont disparue et ont laissé place à des œuvres abstraites. Un chaos absolu et un mélange de couleurs. Ses œuvres n’avaient plus de sens, tout comme ce qu’il y avait dans sa tête.
Avec le recul, je vois que ce n’était pas lui qui peignait, mais la maladie. Peu à peu, les couleurs s’estompèrent, tout comme ça mémoire.
Je me vois encore, petite dans le jardin en train de peindre un arbre qui n’était qu’à quelques mètres de moi. Je ressens encore la frustration au moment où je n’ai pas réussi à le peindre comme je le voulais. Et puis il est venu avec son gros pinceau et a commencé à peindre dessus. Comme pour me montrer que ce qui compte n’est pas l’œuvre en soi, mais les souvenirs qu’elle engendre.
Autour de lui, tout le monde est sur les nerfs, le ton monte vite, le désespoir parle et la tristesse règne. Lui dans tout ça, il se fâche, il ne comprend pas, il veut que tout s’arrête.
Des choses qui avant pour lui étaient une routine, sont devenues des vrais défis. Mettre une ceinture le fâche. Manger des choses qu’il aimait avant sont devenue “dégelasse”. Peindre ne lui fait plus plaisir. Tout comme ces couleurs qui virent au pâle, lui, il perd la joie de vivre. Aujourd’hui, je vous parle de ça, car j’ai beau essayer de l’aider, sa maladie restera.
Alors plutôt que de me plaindre, j’écris, j’écris pour ne pas oublier ce qu’il a oublié, j’écris pour me perdre dans les moments passés avec lui, j’écris pour ne pas le perdre, pas encore une fois. Je ne peux empêcher la maladie, mais je peux être là pour lui rappeler les moments qui ne sont à présent, plus que brume dans sa tête.
Tant qu’il se rappellera du Champi-gnon je sais qu’il n’aura pas tout oublié .