Été futile ou saison fugace ?

Les histoires les plus intenses sont souvent les plus fugaces, m’avait-on toujours dit.

Je l’acceptais, comme on accepte naïvement des certitudes héritées; il me semblait aller de soi qu’une étoile enflammée brûlerait plus vite que ses sœurs. La lenteur n’a jamais été qu’une compagne indolente et insignifiante, dont la genèse passe aussi inaperçue que la fin: rassurante mais molle, fiable mais médiocre. Les fables ne relatent jamais que les vies vivaces; ma jeunesse me donnait soif… d’exister, tout simplement.

Ce qui est beau en théorie l’est rarement en pratique, la vie l’enseigne souvent. L’idylle d’un moment hors du temps est facilement appréciable lorsque que l’on ne l’habite pas; alors, sa fin imminente est pesante, présente comme une épée de Damoclès obscurcissant un ciel estival. J’aimais l’idée d’un astre intense, son concept, son romantisme; après tout, il est facile de se perdre en fantaisies poétiques, mais tout change bien évidemment quand on la vit, cette escapade éphémère.

Les connexions les moins spectaculaires sont souvent les plus apaisantes, m’avait-on toujours dit.

Mon récit débute avec une fin de printemps et un début d’été. Une chaleur douce qui apaise les douleurs de la vie; une brise constante brisant le calme d’un climat enivrant. La rencontre se fit brusquement: une seconde j’étais seule et celle d’après je ne l’étais plus. Un choc qui aurait dû tout chambouler, et pourtant se fit naturellement, comme s’il avait toujours été attendu. C’est étrange, que cette solitude qui nous suit jour après jour ne se fasse remarquer qu’à son terme. Seule sa compagnie me fit prendre conscience du vide la précédant. Soudain il m’était impossible de me rappeler de ce que je faisais de mes jours, des discussions qui me passionnaient, avant. Avant lui, avant la paix qu’il m’apportait, avant la joie de le voir, avant le quotidien qui semblait un peu plus pétillant. Car oui, malgré la vie qui était toujours lourde à porter, cet attachement me rendait heureuse. Le temps d’un été, mes pas se firent légers, mon souffle régulier et mon teint rosé. Un brouillard dont le flou berce d’illusions m’entourait. Enfin, je compris pourquoi ces héros de tragédie s’accrochaient aux derniers mots de la narration. Je compris pourquoi l’homme dont l’addiction tue à petit feu continue de poursuivre ses rêves d’opium. Je compris pourquoi Icare, sentant ses ailes fondre, tenta une dernière fois d’atteindre le Soleil. Et soudain, l’idée que ce chapitre se consume, ne laisse dans son sillon qu’une doucereuse senteur de fleurs fanées, m’était insupportable. Comment accepter qu’une myriade de petits moments superposés ne soient rien face à l’éternité d’un monde qui ne s’arrête de tourner pour personne?

Les déclins les plus lents sont souvent les plus insupportables, m’avait-on toujours dit.

Après le commencement, le milieu. Tandis que les feuilles se teintaient de cuivre, deux âmes qui se reconnaîtraient désormais à jamais dans une foule commencèrent à ne plus s’accorder. Comme les branches des arbres longeant les chemins que nous parcourions, nous étions irrémédiablement emmêlés, mais divergents. Nous avions toujours su que nous ne pourrions pas indéfiniment échapper à nos démons, mais nous les considérions comme Thésée la gorgone: tant que nous ne les regardions pas dans les yeux, nous ne serions pas pétrifiés. Nous pourrions continuer de courir sans jamais nous retourner, passant une éternité à fuir. Finalement, la chasse fut courte.

Les fins les plus intimes sont souvent les plus tristes, m’avait-on toujours dit.

Ce qui devait arriver arriva. Les débuts et les achèvements vont de pair; l’un n’existe jamais sans l’autre. La bise se fit mordante, les feuilles virevoltaient du haut des hêtres durant notre balade. Le silence épais de non-dits. Nous nous retournâmes presque simultanément l’un vers l’autre; tous deux, nous l’avions senti. À l’horizon, le chemin se terminait abruptement au milieu d’un pré. Dans ces derniers instants, ce n’était pas ce que nous étions que je pleurais, mais ce que nous aurions pu être. Nous abandonnions très tôt, trop tôt peut-être; dans dix, vingt, trente ans, le regretterions-nous? Et malgré ces lamentations, le chemin au milieu du pré ne s’étendait pas; pour le nous d’aujourd’hui, il n’existait aucune suite. Une dernière étreinte, un dernier regard empli de mélancolie. Et pourtant, aucun remords: j’étais rassurée d’avoir essayé, malgré tout. Nous séparant, nous levâmes ensemble les yeux vers le même ciel nuageux.

Les aventures les plus courtes sont souvent celles dont on se rappelle le plus longtemps, m’avait-on toujours dit.

Jour après jour pendant des mois, j’y ai pensé. Je nous voyais dans ses expressions que j’avais adoptées, dans ces rues que nous avions explorées; je le voyais dans les regards des foules et la cadence de leurs mots. Ma solitude, que je pensais éradiquée, la voilà de retour. Et elle faisait mal, dans les moments de dérive, lorsqu’il me fallait une bouffée d’air frais. Je ne savais plus à qui parler, j’avais oublié ce que c’était de ne pas l’avoir avec moi. En fin de compte, son souvenir me poursuivrait plus longtemps que sa présence. Quand le monde me paraissait difficile à porter, je ne pouvais plus me tourner vers lui. Quand, parfois, les larmes me brouillaient la vue et les sanglots m’étouffaient, il n’était pas là. Encore, toujours, c’était lui que je cherchais, par réflexe, dans la masse. Je me sentais comme une naufragée dont le radeau avait volé en mille éclats.

Les contes les plus futiles sont souvent les plus humains, m’avait-on toujours dit.

Il y a encore des jours où son absence m’est aussi douloureuse qu’un manque d’oxygène. Des jours où un moment si bref ne me semble pas en avoir valu la peine, mesurée contre toute cette souffrance et ce vide. Cela ne dure jamais longtemps; quand un livre, un parc, un mot m’évoquent son prénom, quand tous les épisodes défilent dans mon esprit, les traces de ce que nous étions m’est plus un baume qu’une plaie. Après tout, tous, nous n’appartenons qu’à un instant, une seconde. N’est-ce pas cela, être humain? Une combinaison improbable de milliards d’atomes pour créer un organisme négligeable, pour insuffler une vie qui ne signifie pas grand-chose dans un univers où même la poussière d’étoile a vécu des millénaires. Comment mépriser, alors, ces épopées rapides et douloureuses, si elles ne sont que le miroir de nos existences? Comment regretter une perte de temps, si elle apporte du sens à un souvenir? A nouveau, je contemple la beauté de nos débuts, la douceur des milieux et l’entaille de notre fin; je sens la cire enflammer mon dos. Je peux dire, enfin, avoir existé, comme je le voulais; je peux prétendre avoir senti la piqûre d’une fin tout à la fois trop brutale et trop insignifiante. Sans, peut-être, la naïveté d’antan, je peux toujours apprécier le charme d’une imprudence mémorable. Et quand je le vois, désormais, je sais que nous ne sommes plus que deux inconnus dont les regards peinent à se croiser, de peur de nous souvenir que nous savons tout l’un de l’autre.

Les étrangers les plus divisés sont souvent ceux qui ne sont que trop semblables, me dis-je toujours lorsque j’aperçois au loin sa silhouette en ombre de Chine.