La métaphore du canard
G
Un canard passa paisiblement devant la terrasse du café où était installé Georgia, 73 ans, une tasse de thé sur la table, portable à la main. Sur l’écran, était affiché le diagnostic que sa psy venait de lui envoyer. Autisme niveau 1, pouvait-on y lire. Georgia fixa longuement le résultat, avant de faire défiler les pages, un léger pli entre les sourcils, le regard intrigué. Éliane avait donc vu juste. Elle était neurodivergente, autiste pour être exacte. Et dire qu’elle avait toujours pensé qu’à 70 ans passé, on se connaissait par cœur. Cette idée toute faite s’avérait vraiment plus que fausse. Georgia n’arrêtait pas de se surprendre ces derniers temps. Un peu trop à son goût. Elle n’avait plus vraiment l’âge pour tout ça. Elle reposa son portable sur la table et bu une gorgée de thé, tout en réfléchissant aux tournants bizarroïdes qu’avait pris sa vie.
N
D’habitude, lorsque Noa était assis sur une balançoire, il se sentait tout léger. Tellement léger que parfois, il avait l’impression qu’il allait s’envoler et toucher les nuages. Ce n’était pas le cas aujourd’hui. Alors qu’il se balançait d’avant en arrière, Noa se sentait lourd. Il ne pouvait s’empêcher de penser aux remarques que Max avait faites à son sujet ce matin durant la récré. N’importe quoi, attention, chouchou. Noa ne comprenait pas. Pourquoi Max avait-il été si méchant ? Qu’est-ce qu’il lui avait fait ? Que se passait-il au juste ? Ce qui était sûr, c’est que les remarques l’avaient blessé. Il s’était senti tellement incompris et humilié. Pourtant, il avait essayé de se défendre, d’expliquer. En vain…
Noa décida qu’il n’avait plus envie de jouer et sauta de la balançoire pour aller rejoindre sa mère assise sur un banc un peu plus loin. Il faisait chaud, il avait envie d’une glace.
J
Julien était planté devant l’étang à canards du parc, le regard rivé sur son reflet qui se miroitait sur la surface de l’eau. Il avait une tête horrible. Cernes profondes, teint pâle, barbe mal rasée. Il avait trop bu hier et pas suffisamment aujourd’hui. Quelque chose l’avait poussé à venir ici, dans ce parc, avant qu’il ne puisse ouvrir la première bouteille de la journée. Il ne savait pas ce qui l’avait pris. Cela avait été plus fort que lui et avant qu’il ne s’en rende compte, il s’était retrouvé là, à fixer son reflet, un affreux sentiment présageant le changement au creux de l’estomac.
C
Capucine allait toujours droit au but que ce soit métaphoriquement dans la vie ou littéralement, comme en ce moment-même, dans sa passion le foot. Et elle comptait bien le marquer ce but. La piste était libre, il ne lui restait plus qu’à déjouer la gardienne, Alicia, et ce serait gagné. Un beau 3 : 2 pour terminer la première mi-temps de leur après-midi foot. Capucine visa, frappa et le ballon prit son envol. Il fonça droit vers le coin gauche supérieur du but, direction vers laquelle Alicia s’élança. Elle le toucha du bout des doigts, arriva à le retenir de justesse et le fit rebondir sur la pelouse devant elle. Constance donna un coup de sifflet, le temps était écoulé. 2 : 2, ex aequo. Capucine regarda le ballon rouler au loin, la mine boudeuse.
G
Tout avait commencé, il y a plusieurs mois, lorsque Georgia avait décidé d’intégrer un club de lecture. Depuis toujours passionnée par tout ce qui touche à l’être humain, elle s’était dit que d’aborder le sujet sous une approche littéraire pourrait s’avérer intéressant. Et puis, elle se sentait un peu seule depuis le décès de Jean-Marc, alors prendre part à une activité hebdomadaire, n’allait certainement pas lui faire de mal. Éliane avait retenu son attention dès la première rencontre. Retraitée dynamique et co-animatrice, c’était avant tout elle qui insufflait de la vie aux rencontres. Passionnée, joyeuse et bienveillante, elle maintenait la conversation en vie, laissait la chance à tout le monde de s’exprimer et répondait à toutes les questions. Entre ses mains, la littérature devenait bien plus que de simples mots imprimés sur un bout de papier. C’étaient des univers entiers qui se construisaient sous vos yeux, des destins humains qui se dévoilaient, des émotions à l’état brut. Georgia se prit sincèrement d’intérêt pour cet art. Elle se mit à lire des romans, des poèmes, des analyses, participa activement aux rencontres et se surprit même régulièrement à rester plus longtemps pour échanger encore quelques mots de plus avec Éliane. Au point qu’un jour, cette dernière lui proposa d’aller prendre un café ensemble. Georgia accepta.
M
Alors qu’elle était installée sur un banc à regarder son fils jouer sur l’aire de jeu, Maude se dit qu’il y avait quelque chose qui clochait. Noa n’était pas dans son assiette aujourd’hui. Au lieu de son énorme sourire habituel, il affichait une mine pensive. Maude pouvait presque voir le cerveau de son petit travailler à plein régime. Cela ne lui ressemblait pas du tout. Débordant d’énergie, casse-cou et légèrement impulsif, il n’était absolument pas du genre à trop se prendre la tête, mais plutôt du genre à foncer tout droit tête baissée. Elle se demanda ce qui avait bien pu se passer. Il se comportait de la manière depuis qu’elle était venue le chercher à l’école ce midi. Il devait lui y être arrivé quelque chose. Mais quoi ? Lui avait-on fait du mal ? Ou s’était-il attiré des ennuis ? Cela ne pouvait pas être trop grave, si ? Il fallait vraiment qu’elle lui demande, se dit-elle, alors qu’elle vit Noa sauter de sa balançoire et courir dans sa direction.
« Maman, maman ! J’en ai marre de jouer ! Est-ce qu’on peut aller manger une glace ? »
J
Julien faisait partie de ces personnes que l’obsession d’être normal détruisait. Toute sa vie, il s’était senti détraqué, différent, à l’extérieur de la société et toute sa vie, il s’était efforcé de rentrer dans le cadre. Au début, il pensait que c’était normal, que tous le vivaient ainsi, mais peu à peu, il avait réalisé que cela n’était pas le cas, que c’était chez lui que quelque chose clochait. Tous ces petits échanges et actions du quotidien qui l’épuisaient, lui paraissaient compliqués, voir incompréhensibles, étaient évidents, même banals pour les autres. Il n’était pas normal et cela le hantait. Depuis cette réalisation, il s’était efforcé encore davantage d’être comme tout le monde. Or, méconnaissant les normes, il s’était lié d’amitié avec les mauvaises personnes. Il avait commencé à fréquenter le genre de mecs pour qui la vie consistait à sortir en boîte, draguer des filles et boire des litres d’alcool. Julien détestait tout cela, mais dans son obsession de normalité, il se dit qu’un homme, un vrai, c’était ça et se contenta de boire encore plus que les autres pour supporter. C’est ainsi qu’il avait découvert l’alcool et ses effets merveilles. Au début, il avait uniquement bu avec ses amis, puis, un peu plus tard, au bar le soir avec ses collègues de travail, ensuite, il avait commencé à y aller tout seul, pour finir à ne plus sortir du tout et de se contenter de vider une bouteille après l’autre avachi sur son canapé. Julien était alcoolique, seul et malheureux et alors qu’il était toujours planté devant l’étang à canard du parc, à fixer son reflet, il commença lentement à en prendre conscience.
C
Capucine savait rebondir. Il le fallait bien, lorsqu’on avait passé plus que la moitié de sa scolarité à partager la salle de classe avec des conards. N’empêche que dans des moments comme celui-ci, lorsqu’elle avait l’impression d’avoir raté quelque chose qu’elle n’aurait pas dû, quelque chose qui paraissait pourtant évident, simple, leurs voix avaient tendance à refaire surface. Insultes, moqueries, rires, tout résonnait dans sa tête. Incapable, bête, oublieuse, maladroites,… On lui en avait fait entendre de toutes les couleurs et bien plus encore. Mais le pire avait été la solitude, cette solitude que l’on sent jusque dans les os et qui ne vous lâche plus. Capucine secoua la tête. C’était fini maintenant. Elle ne se faisait plus harceler, elle avait des amies, une copine, elle pouvait être elle-même sans craindre d’être jugée. Mais les traces restaient, des entailles profondes dans sa mémoire qui ne disparaîtraient jamais complètement.
Elle s’empara du ballon et alla rejoindre les filles.
G
Un café s’était transformé en deux, puis en trois et ainsi de suite. Bientôt, elles élargirent leurs champs d’activités. Elles flânèrent dans des librairies, allèrent au théâtre, à des concerts et des conférences, jusqu’à finir par s’inviter l’une chez l’autre. Leurs conversations évoluèrent également. Ce qui avait commencé par des discussions purement littéraires, devint de plus en plus personnel, jusqu’à ce qu’un jour Georgia parle de Jean-Marc à Éliane.
Jean-Marc avait été le seul et meilleur ami de Georgia, ainsi que son mari, jusqu’à ce qu’il décède brutalement d’un arrêt cardiaque, il y a cela deux ans. Ils s’étaient rencontrés par hasard à une conférence scientifique, alors qu’ils s’approchaient tous deux de la trentaine. Georgia avait retenu l’attention de Jean-Marc et il était venu lui parler après la conférence. La connexion avait été immédiate. Tous deux grands passionnés de toute sorte de disciplines scientifiques, infatigables lorsqu’il était question d’effectuer des recherches et toujours en quête de savoir, ils s’entendaient à merveilles. Le fait que Georgia s’intéressait à tout ce qui touche à l’humain, alors que Jean-Marc se passionnait pour tout ce qui s’en éloigne, importait peu. Ils ne manquaient jamais de sujet de conversation. Les choses se passaient tellement bien entre eux qu’ils finirent par emménager ensemble et finalement par se marier. N’ayant jamais été amoureux l’un de l’autre, leur vie et leur mariage étaient fondés sur une profonde et sincère amitié et cela leur allait très bien. Ils ne s’étaient jamais embrassés, ils n’avaient jamais couché ensemble et ils n’avaient jamais fondé de famille. Ils s’étaient contentés d’être là l’un pour l’autre et honnêtement, cela avait amplement suffi pour les rendre heureux.
Jean-Marc manquait terriblement à Georgia. Depuis son départ, elle se sentait seule et un peu perdue, alors se lier d’amitié avec Éliane, lui fit beaucoup de bien.
M
Maude et Noa se baladaient le long de l’étang à canards, cornet de glace à la main, lorsque Maude jugea le moment venu de poser la question qui la tracassait depuis ce midi.
« Alors, dis-moi, qu’est-ce qui ne va pas, mon chéri ? »
Le visage de Noa, qui mangeait jusque-là joyeusement sa glace, s’assombrit instantanément et Maude sut qu’elle avait vu juste. En effet le petit garçon fini par lâcher :
« C’est Max ! Il était méchant hier à la récré. »
« Ah bon ! Et il a fait quoi ? »
« Il m’a dit que je n’avais pas vraiment de problème, que je voulais juste attirer l’attention de la maîtresse. »
« C’est vrai que ce n’est pas très gentil ça ! Tu veux bien m’expliquer ce qui s’est passé ? »
Noa acquiesça.
« Aujourd’hui à la récré, Max m’a demandé devant tout le monde pourquoi, c’était toujours moi qui avais le droit de distribuer les copies. Il a dit que c’était injuste, que lui aussi, il voudrait le faire une fois. J’ai essayé de lui expliquer que c’était parce que j’avais besoin de beaucoup bouger à cause de mon TD…TD… »
« TDAH »
« Voilà ! Après, il a dit que c’était du n’importe quoi, que tout le monde a besoin de bouger, que je n’avais rien de spécial. Il a dit que je m’inventais des histoires et que je voulais juste attirer toute l’attention sur moi. C’était vraiment pas gentil ! »
« C’est vrai. Tu en as parlé à la maîtresse ? »
« Non, j’avais peur. Maman, pourquoi est-ce que Max a été si méchant ? Pourquoi est-ce qu’il ne m’a pas cru ? »
Maude s’arrêta au bord de l’étang et réfléchit. Comment lui expliquer…
« Bonne question… Est-ce que tu connais la métaphore du canard ? »
Noa fit non de la tête, l’air intrigué.
J
Ce qui choquait le plus Julien, c’étaient ses yeux. Ils étaient ternes et vides. Il avait beau se fixer, s’observer sous tous les angles, il n’arrivait pas à trouver la plus infime lueur de vie au fond de son regard. Il avait l’impression de regarder dans les yeux d’un mort.
Alors que ses pensées se bousculaient dans sa tête, un canard passa sur son reflet et le brouilla. Lorsque l’eau fut à nouveau calme et lisse, ce ne fut pas son image que Julien vit réapparaître, mais celle de son cadavre. Peau pâle, joues creuses, yeux sans vie, aucun mouvement ne traversait son visage. Son reflet le fixait d’un regard immobile, alors que la terreur se propagea dans son corps, que sa respiration s’accéléra et que ses mains se mirent à trembler. Il aurait voulu crier, hurler, fracasser la surface de l’eau à coups de poings, faire disparaître cette affreuse image, mais aucun son ne franchit ses lèvres, aucun mouvement n’anima son corps. Il resta muet, figé sur place à fixer l’eau devant lui. Et alors que Julien se noyait dans ses propres ténèbres, quelque chose se fissura en lui.
C
Ce qui avait sauvé Capucine, c’était le foot. Elle avait découvert sa passion pour ce sport lors d’un cours d’éducation physique. C’était la fin de l’année scolaire et, pour leur faire plaisir, le prof leur avait enfin permis de jouer la partie de foot que les garçons de la classe réclamaient depuis des mois. Le cours avait mal commencé pour Capucine. Des deux garçons qui étaient chargés de la composition des équipes, personnes ne la voulaient. Non pas qu’elle ait été particulièrement mauvaise en sport, mais personne ne souhaitait s’encombrer de l’exclue, de l’excentrique. Elle avait été choisie en dernière, comme d’habitude, juste parce qu’il avait bien fallu la caser quelque part. Ces coéquipiers l’avaient taxé d’un regard sombre, avant de complètement l’ignorer durant la première moitié du jeu. Personne ne lui avait passé le ballon. Son équipe avait préféré jouer avec un joueur en moins que de l’inclure dans la partie. On l’avait relégué au banc sans lui laissait la chance de faire ses preuves. Pourtant, elle aurait adoré participer. La façon dont la balle dansait sur le terrain, virevoltait d’une paire de pieds à une autre, l’avait fasciné. Non que cela ait intéressé ses camardes. Elle avait dû attendre que son équipe se retrouve dans une impasse avec Capucine comme seule issue pour qu’enfin quelqu’un daigne lui faire une passe. Capucine, euphorique, n’avait pas hésité une seconde à s’élancer dans la danse. Elle avait détecté un trou dans la défense adversaire et avait foncé. Elle avait esquivé toutes les attaques, envoyé la balle droite vers le but et marqué. Cela avait été le coup de foudre au premier but marqué. Capucine venait de découvrir sa passion, elle n’avait plus arrêté de jouer depuis.
G
Georgia mit du temps à ressentir plus que de l’amitié pour Éliane et plus encore pour s’en rendre compte. Bien sûr qu’elle remarqua les regards, l’excitation infantile qui l’emplissait juste avant de la revoir et la douce chaleur qui lui traversait tout le corps le moment venu, mais elle n’arrivait pas à mettre un mot dessus. Georgia n’avait jamais été amoureuse auparavant et bien qu’elle ait beaucoup lu sur ce sentiment, celui-ci restait en grande partie un mystère pour elle. Si ses souvenirs étaient bons, elle avait une fois eu un petit béguin pour une fille de son quartier, mais ne sachant pas comment l’approcher, elle avait vite laissé tomber et était passée à autre chose.
Georgia n’avait jamais su comment approcher les gens. Leurs normes, leurs sous-entendus et leurs non-dits lui échappaient. Elle ne comprenait pas comment ils fonctionnaient. C’était en partie pour essayer de comprendre, qu’elle avait commencé à s’intéresser à tout ce qui touchait à l’être humain. Sociologie, anthropologie, théologie, histoire, médecine et bien plus encore : tout y était passé et avec le temps, ces disciplines étaient devenues un vrai centre d’intérêt pour elle. Est-ce que cela lui avait permis de mieux comprendre ? Qui sait. Ce qui était sûr, c’est que Georgia se débrouillait et que par-dessus le marché, elle débordait de savoir. N’empêche qu’en matière d’amour, il avait probablement mieux valu qu’un beau jour, alors qu’elles étaient installées en terrasse à prendre un café ensemble, Éliane déclare sans détour à Georgia qu’elle était tombée amoureuse d’elle et lui demande si elle n’avait pas envie de se mettre en couple. Georgia avait d’abord été perplexe, puis elle avait compris. Ce sentiment qu’elle ressentait depuis des semaines, c’était de l’amour. Elle avait souri à Éliane et acquiescé.
Ce n’était qu’une fois rentré que Georgia avait réalisé qu’elle était tombée amoureuse d’une femme et s’était demandée ce que cela pouvait bien dire sur sa sexualité. Voilà comment elle s’était retrouvée nez à nez avec sa première crise d’identité.
M
« La métaphore du canard explique ce qu’est le handicap invisible. Elle explique surtout comment celui-ci est perçu par la société. »
Noa interrompit sa mère.
« C’est quoi un handicap invisible ? »
« Attends un peu. Je vais t’expliquer, d’accord ? »
Noa hocha la tête, l’air impatient et Maude pointa du doigt un canard qui nageait sur l’étang.
« Tu vois le canard là-bas ? »
Nouveau hochement de tête.
« On est d’accord qu’il semble nager de façon fluide, spontanée, maîtrisée ? Vue d’ici il ne semble pas avoir de difficulté à avancer, tout paraît être évident et naturel pour lui. Mais ce n’est pas le cas. En réalité, sous l’eau, ses pâtes doivent pédaler très fort pour le faire avancer, ce qui demande beaucoup d’effort et de concentration à notre canard. Sauf que pour nous, qui observons le canard de l’extérieur, ces efforts intenses restent invisibles. Nous voyons juste le mouvement fluide et harmonieux de notre canard et ignorons tout de ce qui se passe sous la surface de l’eau. Le handicap invisible, c’est ça. Les personnes concernées doivent faire de gros efforts dans la vie de tous les jours, mais vue de l’extérieur, ces efforts restent invisibles. Contrairement à quelqu’un qui est en fauteuil roulant par exemple, elles ne donnent pas l’impression d’être handicapé. »
Noa regarda le canard, fasciné, avant de froncer les sourcils.
« Et qu’est-ce ça à voir avec moi ? Ça veut dire que je suis un canard ? »
Maude sourit.
« C’est ça. Le TDAH est un handicap invisible. Tu ressembles donc un peu à notre canard. Tu dois faire plus d’efforts que les autres pour mener une vie normale, sauf que, de l’extérieur, cela ne se voit pas. »
J
Ce fut une voix douce et mélodieuse qui vint tirer Julien de sa torpeur. Sans s’en rendre compte, il tourna légèrement la tête, s’arrachant au passage à sa vision cauchemardesque, pour apercevoir du coin de l’œil une jeune femme et un petit garçon, se trouvant à quelques pas de lui. Le petit écoutait attentivement la femme, alors que celle-ci semblait lui expliquer quelque chose, quelque chose d’important, tout en pointant un canard du doigt. Suivant une intuition, Julien se mit lui aussi à l’écouter. Il se laissa entraîner par la bienveillance de la voix, se fit dire la différence, les défis, l’espoir, se laissa compter un autre monde, un ailleurs jusque-là inconnu et il ne put s’empêcher de se sentir étrangement concerné. Il eut l’impression que ces paroles s’appliquaient à lui aussi, qu’elles lui étaient adressées. Et alors que la femme termina son discours et que le petit pris la parole, Julien sentit une deuxième fissure le traverser.
C
Avec la découverte du foot, la situation de Capucine commença à s’améliorer. Tout à coup, elle avait quelque chose à quoi s’accrocher, quelque chose qu’elle aimait faire et pour quoi, comme il s’avéra assez rapidement, elle était douée. Et puis elle se fit des amies au club. Les autres filles l’acceptèrent tel qu’elle était et cela fit énormément de bien à Capucine. Bien sur le foot ne fut pas un remède merveille. Elle oubliait encore toujours ses affaires la moitié du temps, elle avait toujours du mal à se concentrer et elle faisait encore toujours des remarques impulsives et déplacées, mais cela semblait peser moins lourd tout un coup. Elle devint plus joyeuse, riait davantage, s’ouvrit doucement au monde. Lorsqu’elle rentra au lycée, personne n’eut l’idée de la harceler. Tout le monde voulait rire avec elle et non d’elle. Capucine n’était plus bizarre, désormais, elle sortait du lot, elle était spéciale, unique. Lorsqu’elle fut admise dans l’équipe nationale, tous ces camarades de classe la félicitèrent et voulurent fêter cette victoire avec elle. Lorsqu’elle commença à sortir avec Laure, tout le monde trouva leur couple adorable et non dégoûtant. Et lorsqu’elle rentra en fac de sport à l’université, plus personne ne pouvait même s’imaginer que cette fille si pétillante et débordante de vie, ait un jour pu être harcelée. C’était tout à fait inimaginable. Il n’y avait plus que ses coéquipières de son ancien club de foot qui savaient, qui se souvenaient. Elles l’avaient connue sous tous ses jours, l’avaient accompagnée à travers toutes les étapes de sa vie et ne l’avaient pas lâchée.
Capucine regarda ses six amies qui étaient installées avec elle sur la pelouse dans le parc à rire et parler tout en mangeant des chips et buvant des sodas et elle ressentit une énorme bouffé de gratitude envers ces personnes qui lui avaient tendu une main, lorsqu’elle en avait eu le plus besoin.
G
Sa deuxième crise d’identité avait frappé Georgia quelques semaines plus tard, lors d’une conférence sur la neurodivergence à laquelle elle avait participé avec Éliane. En sortant de la conférence, Georgia, curieuse de connaître son opinion, avait demandé à Éliane ce qu’elle en avait pensé et après un long silence, celle-ci lui avait répondu : « C’était très…bizarre. Les trois-quarts du temps, j’avais l’impression qu’ils parlaient de toi, surtout lorsqu’il était question d’autisme. Tes difficultés à comprendre les codes sociaux, de lire les émotions d’autrui, ta fixation sur les détails, ton hyposensibilité au niveau du toucher, ta tendance à toujours tout planifier à l’avance, ta passion presque obsessionnelle pour les sciences humaines et j’en passe. Il y avait tellement de descriptions qui te correspondait. Tu ne trouves pas ? » Georgia n’avait su quoi répondre. Non, elle n’avait pas remarqué tout cela, mais elle avait dû avouer qu’Éliane avait raison avec son observation.
Georgia ne s’était jamais particulièrement intéressée à sa propre personne. Contrairement à Éliane qui partait toujours d’elle-même pour comprendre le monde qui l’entoure, son point de départ à elle, c’étaient les autres. Jusqu’à cet instant, elle ne s’était jamais activement demandée qui elle était. Elle se sentait bien dans sa peau, alors à quoi bon ? Or, Éliane avait éveillé sa curiosité et Georgia avait commencé à creuser le sujet. Elle avait lu plusieurs ouvrages, épluchée un site internet après l’autre et avait longuement interrogé Éliane sur sa personne, avant de décider de se faire diagnostiquer par une psychologue. Elle avait donc pris rendez-vous et s’était rendue aux différentes sessions pour finalement obtenir le fameux diagnostique par mail : autisme niveau 1.
M
Le regard toujours fixé sur le canard, Noa finit par revenir au point de départ de leur discussion.
« Je ne comprends pas ce que cela a à voir avec Max. »
« Eh bien, tu vois, lorsque Max t’a fait tous ces reproches, il a uniquement vu ce qui se passe au-dessus de la surface de l’eau. Pour lui, tu es un camarade de classe comme tous les autres et il ne comprend donc pas pourquoi tu es traité un peu différemment. Il ne comprend pas que sous la surface, tu as des difficultés que lui, il n’a pas, que tu fonctionnes différemment. »
« C’est pour ça qu’il a été méchant avec moi ? »
« Je pense que oui. Ne comprenant pas, pourquoi, c’est toujours toi qui distribues les copies, il a trouvé la situation injuste, il a eu l’impression d’être moins important que toi et il s’est énervé. Il a mal compris la situation. »
« Mais qu’est-ce que je peux faire alors, pour lui faire comprendre ? »
« Tu pourrais peut-être essayer de lui expliquer la situation avec la métaphore du canard, s’il s’énerve à nouveau. Tu pourrais aussi demander à la maîtresse si de temps en temps quelqu’un d’autre peut distribuer les copies pour que les autres ne se sentent pas traités injustement. Que Max aimerait bien le faire une fois. Et si ça ne va vraiment pas, tu me le dis et je vais trouver une solution avec la maîtresse. »
« Promis ? »
Maude sourit et répondit, main posée sur la poitrine en signe de serment :
« Promis »
Sur ce Noa avala son dernier bout de cornet et se tourna en direction de l’aire de jeu.
« Est-ce que je peux retourner jouer maintenant ? »
Maude ne put s’empêcher de rire face à la mine impatiente de son petit et répondit, soulagé d’avoir, pour l’instant, résolu le problème :
« Bien sûr, mon chéri ! »
J
L’attention de Julien fut reportée sur son reflet alors qu’un canard le traversa tranquillement et le brouilla ainsi une seconde fois. Cette fois-ci, lorsque l’eau se lissa, Julien ne se vit plus mort, mais enfant. Un énorme sourire se dessinait sur son visage et tout dans sa posture criait liberté. Cet enfant était tout ce que Julien n’était plus : insouciant, vif, joyeux et puis surtout, lui-même. Julien se demanda quand avait été la dernière fois qu’il s’était vu ainsi, sans filtres et sans armure. Il ne s’en souvenait plus, tout comme il ne se souvenait plus de la dernière fois qu’il avait souri, rit pour de vrai. Cela faisait tellement longtemps… Il se sentit soudain pris d’une bouffée de nostalgie. Il aimerait tellement redevenir ce petit garçon…
Alors que Julien se perdait dans le regard limpide et lumineux de l’enfant, il sentit une énième secousse le traverser tout entier et le masque éclata, l’armure tomba, les filtres s’effacèrent. Pour la première fois depuis des années, il se vit tel qu’il était vraiment et il comprit. Il comprit tout ce qu’il avait perdu et tout ce qu’il se devait de récupérer.
C
Capucine avait beau être heureuse dans sa vie, elle savait qu’elle ne pouvait ni ignorer son passé, ni fermer ses plaies toute seule. Cette partie d’ombre ferait toujours partie d’elle et elle était aboutie à la conclusion que la seule façon pour elle de faire la paix avec ce qui lui était arrivé, était d’y faire face en lieu sûr. C’est ainsi qu’elle avait décidé de prendre rendez-vous chez Mireille, une psychologue.
Capucine n’avait jamais été très douée avec les mots, mais sous le regard bienveillant de Mireille, ils coulèrent à flots. Les plaies se refermaient une à une au fil des sessions, ne laissant derrière elles que des cicatrices, vagues souvenirs du passé.
Mireille n’accompagna pas seulement Capucine dans son passé, elle la mit également sur la piste de la neurodivergence. Remarquant le comportement atypique de Capucine durant les sessions et après avoir entendu son histoire, elle avait un jour évoqué le TDAH et demandé à sa patiente si elle ne souhaitait pas par hasard se faire diagnostiquer. En entendant ce terme et ce qu’il signifiait, Capucine avait senti quelque chose s’emboîter en elle et un étrange mélange de peur, d’espoir et de soulagement s’était incrusté au fond de son cœur. Quelques mois plus tard, elle avait tenu un diagnostic avec marqué dessus TDA entre les mains et un immense soulagement avait traversé tout son être. Elle savait, elle comprenait désormais, elle avait enfin réussi à rassembler toutes les pièces du puzzle.
Cela faisait maintenant trois mois et elle ne s’était jamais sentie mieux dans sa peau.
G
Georgia était donc lesbienne – c’était ce qu’elle avait conclu après avoir mené une recherche approfondie sur le sujet – et autiste. Cela faisait tout de même pas mal à encaisser. Non pas que ces faits en question ne la dérangent outre mesure, mais comme dis, à son âge, cela représentait beaucoup de nouveauté. Et tout ça, parce qu’elle avait fait la rencontre d’Éliane. C’était vraiment impressionnant tout ce qu’une autre personne pouvait vous faire découvrir sur vous-même. Parlant d’Éliane… Celle-ci venait d’entrer dans le café et se dirigeait d’un pas vif vers la table à laquelle était installée Georgia.
« Me voilà, me voilà ! Désolée pour le retard. La circulation, comme toujours. Ça fait longtemps que tu es là ? »
Georgia sourit et se leva pour l’accueillir.
« Trois-quarts d’heure. T’inquiètes, j’étais là en avance. J’avais besoin d’air-frais et d’une bonne tasse de thé. J’ai obtenu mon diagnostique. »
« Ohhh, magnifique, dis-moi tout ! »
Et les deux femmes se lancèrent dans une conversation animée.
N
Noa courut joyeusement jusqu’à la balançoire et commença à s’élancer vers le ciel, un gros sourire sur le visage. Il avait compris, il pouvait passer à autre chose maintenant. Il se sentait à nouveau tout léger. Cette fois-ci, c’était sûr, il réussirait à toucher les nuages.
J
Des larmes coulaient le long des joues de Julien, lorsqu’il se détourna lentement de l’étant et se dirigea vers la sortie. Il avait perdu tellement de temps. Il s’était fait tellement de mal. Mais qu’est-ce qui l’avait pris ? Pourquoi s’être efforcé à jouer un rôle ? Et puis qui était-il vraiment au final ? Les pensées et les questions se bousculaient dans la tête de Julien. Tout était si confus et pourtant rien n’avait jamais été aussi clair. Il fallait qu’il comprenne qui il est et il fallait qu’il arrête avec l’alcool. Il allait probablement devoir se trouver de l’aide. Il voyait clairement un chemin se dessinait devant lui et il était bien décidé à l’emprunter. Il retrouverait sa joie de vivre et son sourire d’enfant. Il se retrouverait lui-même. Il en était certain.
Laissant son passé derrière lui, Julien traversa le portail du parc un léger sourire au coin des lèvres et l’avenir dans le cœur.
C
La voix d’Alicia sortie Capucine de ses pensées. La deuxième mi-temps allait commencer, Capucine se leva d’un bond et se hâta de rattraper les filles qui se dirigeaient déjà vers le terrain de foot.
« Tu pensais à quoi ? » Alicia lui lança un regard interrogateur.
« Un peu à tout et n’importe quoi… Que je suis contente de vous avoir, toi et les filles. »
« Ohh, moi aussi, je suis contente de t’avoir comme amie ! » Et pour souligner ses propos, Alicia lui passa le bras sur l’épaule et la serra contre elle tout en riant, alors que les autres s’impatientaient un peu plus loin.
« Allez, vous deux ! Fini le bavardage, maintenant, on joue ! »
« Oui, oui, c’est bon, on arrive ! »
Capucine se tourna une dernière fois vers son amie et lui lança :
« Hé, Alicia ! Cette fois-ci, je vais le marquer ce but ! »
« Dans tes rêves, ma belle ! Dans tes rêves ! » Et elles allèrent toutes les deux se mettre en position un gros sourire sur le visage.
Constance donna le coup de départ et Capucine s’élança, tout en se disant qu’au final cela n’avait pas vraiment d’importance de le marquer, ce but. Ce qui comptait vraiment, c’est qu’elle soit ici, dans ce parc, avec ses amies à pratiquer un sport qu’elle adorait et qu’elle soit heureuse. Parce que oui, malgré des années de solitude et de souffrance, malgré toutes les cicatrices qui lui barraient le cœur, Capucine était heureuse et elle comptait bien le rester.
P
Patrick pédala vigoureusement des pâtes, tout en se faisant la remarque qu’il y avait vraiment eu une ambiance bizarre au parc cet après-midi. Alors qu’il entama un énième tour d’étang, il ne put s’empêcher de se dire que plus qu’une personne s’était trouvée aujourd’hui. Il y avait eu ce type un peu étrange qui n’avait pas arrêté de fixer la surface de l’eau et qui avait quitté le parc changé. Puis, il y avait eu cette femme et ce petit garçon qui l’avait constamment pointé du doigt et suivi chacun de ses mouvements. Il ne savait pas de quoi ils avaient parlé, mais Patrick semblait avoir fait partie à part entière de leur discussion. Non que cela ne le dérange, il en avait l’habitude. Le plus important était que le garçon était reparti jouer l’air apaisé. Ensuite, il y avait eu cette femme un peu plus âgée, qui avait affiché pendant de longues minutes un air pensif et dont le regard s’était perdu au loin. Cette dame avait intrigué Patrick. Elle avait eu l’air tellement calme et mystérieuse. Finalement, il y avait encore eu cette jeune femme qui était venue jouer au foot avec ses amies. Elle aussi avait semblé perdue dans ses pensées pendant de longs instants. Elle avait été comme figée dans le temps, alors que le monde continuait à bouger autour d’elle. Comportement étrange, comme il trouvait. Non vraiment, cette journée avait vraiment été inhabituelle, se dit Patrick, tout en allant rejoindre Georgia, Noa, Julien et Capucine dans la maisonnette au milieu de l’étang.
Fin
Source: ce texte est inspiré d’une publication au sujet du handicap invisible que j’ai un jour vu sur les réseaux sociaux.